« À toi, pour toujours, ta Marie-Lou »

mardi, avril 30, 2013


Il s'est joué en 2011,  au Théâtre français de Toronto (non loin du quartier de la Distillerie) un grand classique de Michel Tremblay, sa pièce emblématique, qui fêtait ses quarante ans : À toi, pour toujours, ta Marie-Lou. 


Pour ceux qui n’ont jamais entendu parler de Michel Tremblay, c’est l’écrivain incontournable de la littérature contemporaine québécoise. Il est en particulier très connu pour ses pièces de théâtre écrites en « joual », un dialecte populaire montréalais. 
En tant que Française, le « joual » sonne très exotique à mes oreilles : c’est une sorte de mélange de français du terroir, voire « paysan », et de mots anglais ! Je vous laisse imaginer ce que cela peut donner, quand on est habitué à entendre du « Parisian French » comme on dit ici… Lors de la représentation, j’étais avec une amie fraîchement arrivée de France et bien qu’elle ait beaucoup aimé la pièce, ce fut pour elle une expérience assez éprouvante : en gros, elle aurait seulement saisi 70% de la pièce. C’est vrai que ce n’est pas très facile d’accès, mais d’un autre côté, c’est une expérience si unique et déroutante que de pouvoir découvrir un autre français, d’être confronté ainsi à sa langue maternelle! Vous l’aurez compris, je suis sous le charme de cette langue rugueuse qui charrie toute la vie des quartiers populaires de Montréal !

Pour en revenir à la pièce, son sujet est justement typique du théâtre social de Michel Tremblay, fin observateur de la classe ouvrière montréalaise. Il y décrit son confinement dans une morale catholique bien-pensante, quasi mortifère, dans ce qu’elle a de contraignant, de rétrograde et d’étouffant. En 1h30, quatre personnages d’un huis-clos familial, conditionné par un atavisme digne du naturalisme zolien, se déchirent dans une incommunicabilité irréconciliable. C’est là que réside tout le drame, et finalement le tragique de la pièce, qui comme une tragédie grecque progresse vers la catastrophe ou la libération finale (tout dépend du point de vue), la machine agissant pour le coup comme un « deus ex machina », déliant le destin des personnages. Mes mots semblent bien sibyllins, mais c’est volontaire, car je ne veux pas trop en dévoiler pour vous laisser découvrir cette pièce qui m’a captivée de bout en bout.

Le jeu des acteurs est très juste, la mise en scène épurée, moderne, mais conforme à l’esprit de la pièce : la mère de famille juchée au-dessus d’une montagne de pelotes de laine, symbolisant sa vie de femme au foyer condamnée à l’ennui et aux tâches ménagères répétitives, le père ouvrier alcoolique, trônant sur des verres à vin vides. Les deux filles, Manon, la vieille fille, la bigote qui s’est enterrée dans la religion et qui se nourrit de ses traumatismes d’enfant, tiraillée entre la haine qu’elle voue pour son père et l’amour aveugle qu’elle porte à sa « sainte » mère; Carmen, l’autre soeur, qui est devenue « chanteuse de cowboy » (chanteuse de cabaret) dans le quartier malfamé de Saint-Denis, qui chante pour oublier le lourd passé familial, qui danse pour dire qu’elle est encore du côté de la vie et qu’elle a choisi la révolte plutôt que la rumination passéiste et morbide de Manon.

La construction de la pièce est aussi très originale dans son « anachronologie » : les dialogues d’il y a dix ans entre le père et la mère, d’avant le drame, et la confrontation du présent entre les deux soeurs de la pièce se juxtaposent, s’enchevêtrent, et se répondent en apportant un éclairage particulier, une autre vérité aux répliques des uns et des autres.

Je m’attendais à voir une pièce déprimante et misérabiliste, et j’y allais à reculons, j’en suis ressortie éblouie, avide de découvrir d’autres pièces de cet auteur injustement méconnu en France !


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