Albertine en cinq temps de Michel Tremblay

vendredi, mai 03, 2013


Pour clore la saison du Théâtre français de Toronto, quoi de plus emblématique qu’une pièce de Michel Tremblay? Pour ceux qui ne connaissent pas ce grand écrivain québécois, je vous renvoie à un ancien article que j’avais écrit pour sa pièce À toi pour toujours ta Marie-Lou


Avant de vivre au Canada, je n’avais vu aucune pièce de Tremblay qui est pourtant l’un des dramaturges les plus joués dans le monde. Cela ne m’étonne pas, car son théâtre, même s’il est très ancré dans la description de la vie ouvrière du Plateau Mont-Royal et est écrit en joual (je trouve cette langue merveilleuse de truculence et d’inventivité!) n’en est pas moins universel dans les questions qu’il soulève: le choix de vie entre émancipation, résignation et révolte, la critique d’une société dominée par la morale religieuse, le politiquement correct, le qu’en dira-t-on et dans les deux pièces que j’ai vues, il y peint des portraits de femmes contrastés qui reflètent justement ces choix de vie dans une société qui ne laisse pas beaucoup de place à l’épanouissement personnel. 

Pour résumer en quelques lignes l’argument d’Albertine en cinq temps, c’est l’histoire d’une femme qui, âgée de 70 ans et se retrouvant complètement seule dans une maison de retraite, fait le point sur sa vie à travers un dialogue entre ses “moi” à cinq époques différentes: à 30 ans, dans les années 40, à 40 ans dans les années 50, à 50 ans dans les années 60, à 60 ans dans les années 70 et enfin dans le temps présent, au début des années 80, à l’époque où la pièce est écrite. En plus de ces cinq Albertine, elle dialogue aussi avec Madeleine, sa soeur cadette, décédée depuis longtemps, mais qui en fantôme intemporel, garde l’apparence de ses 20 ans et discute tour à tour avec les Albertine des cinq époques.
On a donc sur scène, six comédiennes aux âges, aux caractères et aux styles vestimentaires différents qui s’affrontent, se confrontent et s’accusent avant d’arriver à une forme d’apaisement à la fin de la pièce.
Quant à Madeleine, c’est l’altérité rêvée, c’est la soeur adorée et jalousée, celle qu’Albertine aurait voulu être mais qu’elle ne pouvait être. Madeleine le dit d’ailleurs très bien à un moment de la pièce: elle sait se contenter d’un “petit bonheur médiocre” alors qu’Albertine est celle qui se complaît dans un “grand malheur tragique”. Car Albertine, contrairement à sa soeur, et c’est ce qui fait d’elle une héroïne tragique des temps modernes, à l’instar de sa consoeur Électre, se définit par son refus, sa rage, sa culpabilité et son “inconsolabilité”. 

La pièce aurait pu se dérouler de manière chronologique avec une Albertine de 70 ans invoquant ses souvenirs sous la forme d’un long retour en arrière, mais l’auteur a préféré faire jouer sur scène toutes les Albertine en même temps pour mettre au jour la complexité psychologique et dramatique du personnage. À travers ce parti pris d’abattre la temporalité conventionnelle, sans actes ni scènes, c’est aussi toute une réflexion sur la nature et la vie humaine qui se joue. Malgré le temps qui passe, il reste toujours une part inchangée en nous, un je ne sais quoi qui nous définit et qui traverse les époques avec et contre nous. Les cinq Albertine sur scène, ce ne sont jamais qu’une seule et unique Albertine en lutte avec ses démons intérieurs et ses espoirs étouffés par les aléas de la vie, mais Albertine demeure Albertine, du début à la fin de la pièce. En bref, pour comprendre un personnage, il faut le prendre dans sa globalité et non dans sa temporalité.

Ainsi on découvre au fur à mesure des joutes verbales entre les cinq Albertine et Madeleine la vie d’Albertine, mais jamais dans un déroulement chronologique clair. Les Albertine s’affrontent en tandem ou en trio, ce qui donne une dimension musicale et chorale à la pièce et nous renvoie de nouveau au choeur des femmes antiques dans les tragédies grecques. Décidément, Tremblay connaît ses classiques et les remet au goût du jour avec brio. Comme dans le choeur antique qui forme une unité, chaque participante va néanmoins donner son point de vue et apporter une lumière différente sur un même événement. Les différentes Albertine deviennent tour à tour victime, accusée, témoin, juge, impitoyable, sarcastique, moqueuse... et chacune a son monologue qui correspond à chaque fois à une crise du personnage ou à un paroxysme dramatique qui permet de comprendre les transitions de période entre les différentes Albertine.


Mais pour en revenir à la vie d’Albertine, si on veut la reconstituer, voici ce que j’en ai retenu. Comme je n’ai pas lu la pièce et n’ai vu qu’une seule représentation, il est donc fort possible que je me trompe sur certains détails :
À 30 ans, elle étouffe de rage: elle qui a toujours été en conflit avec sa propre mère qui n’a eu de cesse de l’humilier, devient à son tour mère célibataire (son mari qu’elle décrit comme un clown veule l’aurait abandonnée peu après la naissance de leur deuxième enfant) et au foyer dont les illusions commencent à s’effondrer. Son fils Marcel est un enfant solitaire au comportement instable et sa fille Thérèse est une nouvelle Lolita. Elle connaît une crise épouvantable, lorsque dans un accès de rage, elle bat sa fille qui a séduit un homme de 10 ans son aîné. 

À 40 ans, la rage devient sa raison de vivre, c’est presque une fierté, un étendard qu’elle brandit. Elle s’enferme dans l’incommunicabilité et ne s’exprime que par le cri et la lamentation. Elle fume et fulmine à qui veut l’entendre. Ses relations avec ses enfants se dégradent. On apprend que Thérèse est devenue serveuse dans un bar louche et fréquente le monde des “pimps et des guidounes” (= maquereaux et prostituées) et que les troubles mentaux de Marcel se sont aggravés. 

À 50 ans, Albertine, lassée de tout et prenant conscience qu’elle est devenue sa propre mère, hargneuse et aigrie, rejette en bloc le rôle de mère au foyer auquel elle s’est toujours soumise par convention sociale. Elle décide de désobéir pour exister, comme elle le dit elle-même. Elle coupe ainsi tout contact avec Thérèse et fait interner Marcel. C’est une femme rayonnante et agressive dans sa féminité et la revendication de son indépendance dans le travail de serveuse qu’elle décroche au Parc Lafontaine. Elle est fière de subvenir à ses propres besoins, de faire les meilleurs sandwichs du coin; elle n’a plus peur des ragots et des rumeurs, elle se pavane fièrement dans les rues. 

À 60 ans, c’est de nouveau la chute. Le destin tragique de ses enfants la rattrape. On apprend que sa fille est morte de mort violente (alcool, drogue, assassinat ?) et son fils est toujours interné. Elle ne se remet pas de la mort de sa fille et sombre dans une grave dépression médicamenteuse. 

Enfin à 70 ans, c’est une vieille dame solitaire qui vit dans un foyer pour personnes âgées, elle s’est plus ou moins résignée à son “destin”. Elle est certes hantée par ses souvenirs, mais elle ne les subit plus. Cependant l’odeur et l’ombre de la mort ne sont pas très loin.
Cet essai de reconstitution chronologique ne fait bien sûr pas justice à la construction extrêmement complexe des dialogues et des trames temporelles qui se chevauchent tout au long de la pièce, mais il en permet une certaine vue d’ensemble.
Car à la toute fin de la pièce, jaillit une lueur d’espoir; l’histoire se termine en effet à la lumière d’une ampoule rouge qui représente métaphoriquement la lune et une unique Albertine à 30 ans (les autres ayant disparu derrière le rideau rouge), donc au début de sa crise existentielle. L’Albertine, impitoyable et inconsolable, qui ne pouvait ni pardonner ni pleurer, parvient enfin à verser quelques larmes salvatrices sur elle-même. À rebours, que signifiait donc la présence de toutes ces Albertine et de Madeleine, la soeur tant aimée mais avec maladresse? Ne serait-ce pas finalement une projection mentale d’Albertine à 30 ans qui s’imagine dans le futur à différents âges de sa vie et sa chute probable, si elle ne réagit pas maintenant, si elle ne décide pas dès à présent de reprendre sa vie en main, plutôt que de se laisser porter par sa rage et des pulsions qu’elle croit incontrôlables? N’est-il pas encore temps de renouer un dialogue sincère et apaisé avec sa soeur?
Cette crise de larmes qui clôture la pièce ne signifie-t-elle pas la fin du drame qui se joue et ne permet-elle pas une ouverture sur un avenir plus heureux ? 

À l’instar du “Christmas Carol” de Dickens où Scrooge, après avoir été visité par les esprits du passé, du présent et du futur, décide de changer complètement et de donner un nouveau tour à sa vie, la pièce devient ainsi une fable, un conte philosophique optimiste. 


3 commentaires

  1. on fait la pièce de théâtre dans notre école .

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  2. Merci pour le résumé! J'ai lu l'oeuvre dans le cadre de mon cours de littérature québécoise au cégep et j'avais besoin d'un rafraîchissement de l'oeuvre pour un exposé oral. Franchement pour avoir vu la pièce sans la lire, tu t'es super bien débrouillé! :)

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  3. Merci du compliment et heureuse d'avoir pu aider !

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